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Alix et James : un couple au service de la psychanalyse, par Laura Sokolowsky

Auteur : 07/05/2015 0 comments 892 vues

Existe-il une contre-indication à prendre un couple en analyse ? Freud, on le sait, ne suivait pas de règle stricte en la matière. Pour lui comme pour Lacan, la demande émanant « d’un qui souffre de son corps ou de sa pensée » primait avant toute autre considération. C’est ainsi qu’entre l’automne 1920 et l’hiver 1921-1922, Freud analysa simultanément le couple formé par Alix et James Strachey dont les noms restent attachés à l’édition monumentale des vingt-quatre volumes de la Standard Edition of the complete psychological works of Sigmund Freud, œuvre de référence pour son incomparable appareil de notes. Le projet partagé de ce couple fut ce labeur immense de traduction de l’œuvre freudienne durant des décennies.

Quelques jours avant son mariage, le 4 juin 1920, James Strachey avait écrit à Freud pour lui faire part de son ardent désir de venir à Vienne s’y faire analyser par lui. Il ne pourrait dépenser plus d’une guinée par séance. Freud, mis au courant par Jones que ses qualités littéraires pourraient servir la cause analytique par le biais des traductions, répondit qu’il n’acceptait pas de patient pour cette somme « mais le cas d’un homme qui veut être mon élève et devenir analyste est au-dessus de ces considérations ».

L’analyse de James Strachey commença le 4 octobre 1920, à 11 heures du matin. Un mois plus tard, dans une lettre à son frère Lytton, James décrivait le début de son analyse. Chaque séance était un tout organique et esthétique, expliquait-il. Il avait déjà passé trente-quatre heures sur le divan à raison d’une heure par jour, excepté le dimanche. L’analyse était une expérience d’une intensité inouïe ; elle servait d’ores et déjà de substrat à sa vie.

Ce qu’il éprouvait était excitant, parfois désagréable. La séance produisait des effets déconcertants et se décomposait en plusieurs séquences. Quand cela se passait bien, la séance débutait par des propos vagues et allusifs. Des choses terribles et indéfinissables se déroulaient à l’intérieur de lui, jusqu’à ce que Freud donnât une petite indication. Quelque chose s’éclairait. Il progressait encore et Freud posait une question à laquelle il répondait. Au moment où toute la vérité se dévoilait à lui, le Professeur se levait, traversait la pièce jusqu’à la sonnette et le reconduisait à la porte. Mais, il lui arrivait aussi de rester allongé pendant toute la séance avec un poids sur l’estomac, sans pouvoir dire un mot. La résistance s’éprouvait dans le corps ; elle le faisait trembler pendant le reste de la journée. James Strachey estimait avec finesse que le phénomène corporel suscité par l’analyse est « ce qui vous pousse le plus à y croire ».

Alors que l’époux était déjà en analyse, sa femme Alix, qui l’accompagnait, fut saisie d’une crise aiguë de palpitations lors d’une représentation au Staatsoper de Vienne. Elle demanda à son mari d’intercéder en sa faveur afin de rencontrer Freud. Non seulement ce dernier la reçut, mais tout porte à croire que l’analyse d’Alix intéressa davantage le créateur de la psychanalyse que celle de son partenaire. Sous des dehors de garçonne cultivée et blasée, Alix souffrait de divers symptômes. Son enfance fut marquée par l’absence de son père, mort par noyade. Elle entretint toujours des rapports difficiles avec sa mère qui voulait la contraindre à devenir artiste. Son frère aîné veilla longtemps sur elle et l’aida à se défaire de l’emprise maternelle. Néanmoins, il lui fut difficile de se défaire de l’influence de l’Autre femme. Lors de sa première année à Cambridge, Alix s’enticha d’une étudiante américaine qui l’initia au végétarisme. La jeune fille révoltée, qu’aucun homme n’avait jamais séduite et qui, enfant, s’amusait à percer de fléchettes ses poupées, devint anorexique, triste et décharnée.

Sa rencontre avec le spirituel James Strachey changea le cours de sa vie ; elle n’eut de cesse de séduire cet homme qui préférait les hommes et elle y parvint. Sa détermination à faire couple avait les accents de la nécessité, ceux de la répétition de la relation fraternelle qui l’avait tant protégée des égarements bohèmes de la mère. De son côté, Alix aida James à sortir de son indécision. Elle lui donna le goût de la psychanalyse, lui fit lire Freud et le soutint dans ses activités de traducteur. Plus tard, au milieu des années vingt, Alix fit une autre rencontre décisive en la personne de Mélanie Klein, à Berlin. Là encore, ce fut un vrai coup de foudre qui conduisit Alix à promouvoir l’installation de cette grande analyste d’enfants en Angleterre.

Un couple au service de la psychanalyse, assez maître de la langue anglaise pour faire passer celle de Freud dans la leur : What else ?

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