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Adam et Eve. À propos de Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni, par Eugenia Varela

Auteur : 04/10/2015 0 comments 925 vues

En 1968, Antonioni décide de tourner un film aux USA, car il trouve que l’incommunicable, la solitude, l’angoisse et l’aliénation y résonnent en écho aux crises qui secouent cette époque. Zabriskie Point est filmé la même année que la grande marche où les jeunes sont poussés vers la révolte contre la guerre du Vietnam, en novembre 1969. Quatre étudiants sont fusillés par les forces de l’ordre sur le campus universitaire de Kent University dans l’Ohio, tandis qu’éclate partout sur le territoire une grève d’étudiants sans précédent.

Dans un pays où la violence liée au racisme est extrême, où les codes et la bureaucratisation du monde du travail portent la marque de l’autoritarisme dans l’usage de la langue, là où les relations confuses et opaques entre pouvoir et business percutent le plus intime des corps dans le lien social, les personnages qu’Antonioni choisit pour son film ne sont pas des personnages simples avec un lieu et une histoire. Ses personnages sont des « symboles de leur époque ». Mark Frechette et Daria Halprin sont poussés, par esprit d’aventure, à se détacher de cette réalité pour un désir de changement. Lui voit un policier tuer de sang froid un jeune Noir au moment où lui même voulait se défendre avec une arme à feu. Mark fuit cette réalité accablante, où chacun a son revolver, et dérobe un petit avion, le Lilly 7. Ses pirouettes sur le désert d’Arizona frôlent la vieille Buick de Daria Haldrin, qui roule loin du monde des affaires de la Société Immobilière Sunnydunnes où elle travaille. Les jeunes se croisent sous la chaleur et la blancheur brillante des immenses montagnes de sable à Zabriskie Point. Cette zone de lacs asséchés depuis des millions d’années est un dépôt de borate et de craie où ils courent et se roulent dans les falaises. Leurs étreintes d’amour et de caresses animent la Vallée de la mort où vont surgir d’autres couples nus qui se courtisent, se regardent, s’embrassent dans une sorte de danse baroque d’érotisme onirique, mise en scène par une troupe théâtrale. Là, aux limites de la civilisation, la vie retrouve sa jeunesse, et la jeunesse la vie. « Ce désert de la mort, où règnent la stérilité et la pureté – le degré zéro de la consommation – devient un paradis de poussière lumineuse pour Adam et Eve 1970 qui, en réinventant le couple, font renaître la vie. La poussière n’est plus fin mais commencement »[i]

Le retour de l’amour est un contrepoint à la force mortifiante de la civilisation capitaliste. Pour Antonioni, ce film « est un engagement politique et éthique ». Zabriskie Point inscrit un bord – la limite du langage et de l’impuissance de la civilisation capitaliste à créer un lien social où l’amour aurait sa place – et en même temps son point de rebroussement. Le point à l’infini se marque par cette lettre qui vient trouer le sens pour rencontrer ce qu’il y a de plus réel. Daria apprend par la radio que Mark a été fusillé par la police au moment de rendre le Lilly 7, et la colère qu’elle éprouve suite au meurtre de son compagnon se manifeste dans un rêve éveillé où elle voit la villa de la Société Sunnydunnes exploser. Une gerbe de feu et un gigantesque champignon rouge et noir montent vers le ciel, accompagnés par une pluie d’objets qui volent en éclats, les meubles, les téléviseurs, les réfrigérateurs, les armoires, une poule surgelée, et pour finir les livres.

La métaphore d’Antonioni est le Pop Art, qui se substitue à cette mortification du parlêtre lorsqu’il est dépourvu, dans le vide, et au comble de sa disparition.

[i]  Jean-Louis Bory, à propos de Zabriskie Point, de Michelangelo Antonioni (1970).

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