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À propos du film Soleil de plomb, par Christelle Clément et Myriam Papillon

Auteur : 08/11/2015 0 comments 814 vues

Zvizdan, (Soleil de plomb)[1], film du croate Dalibor Matanic, pourrait avoir comme sous-titre « Faire couple, en temps de guerre, sous le soleil des Balkans ».

Ce long-métrage, qui sera diffusé en France à partir de mars 2016, faisait partie des dix films internationaux, sur le thème des conflits d’hier et d’aujourd’hui, sélectionnés pour la compétition officielle du festival War on Screen[2]. Il y a obtenu au mois d’octobre 2015, le Grand Prix du Jury[3].

Sur l’affiche se distinguent, sur un fond orange éclatant, un soleil blanc et la silhouette d’un couple enlacé dont les ombres, très grandes, se désunissent dos à dos. Belle illustration pour les Journées 45 Faire couple, liaisons inconscientes!

L’affiche l’annonce ainsi :

Trois décennies

Deux nations

Un amour

Comment faire couple en temps de guerre quand le choix amoureux se porte sur celui ou celle qui fait partie du camp adverse ? Et dans le retour à la paix qui arrive après le conflit, une possibilité advient-elle ?

Le réalisateur conte trois histoires d’amours singulières et troublantes. Bien qu’indépendantes les unes des autres, elles ont la particularité d’être interprétées par les deux mêmes acteurs, chaque histoire se déroulant dans le même lieu, entre deux villages « ennemis ».

Les variations sont subtiles dans la représentation des changements d’époque, de lieu, de sentiments.

Le réalisateur explique que ce film c’est lui ; son point de vue sur le monde. Ce qui l’intéresse c’est l’énergie, la force des sentiments : comment le conflit et les affects qui en découlent s’incorporent profondément et durablement au cœur de chaque personne. Et ce qu’elle en fait. Ce qu’il tente de produire implicitement en filmant de longs plans séquences sur les visages et sur les expressions corporelles des personnages.

Ce choix d’utiliser les mêmes acteurs pour chacun des trois couples qui vont traverser le film met en scène la répétition de l’Histoire… D’ailleurs, s’agit-il de trois histoires en trois temps dans un même lieu, ou une histoire de tous les temps, dans tous les lieux ?

Dalibor Matanic présente une vision optimiste de l’amour, la sienne. Il y aura toujours la guerre, la haine des autres, et malgré tout des sujets qui feront couple… Qui se heurteront aux conventions sociales qui empêchent la rencontre, qui prendront le temps nécessaire pour ingérer le trauma, et enfin qui inventeront leur solution pour (re)faire couple.

La première partie du film ouvre sur une scène lumineuse au bord d’un lac. C’est l’été dans les Balkans et Jelena et Ivan, tout à leur jeunesse, s’aiment. Ils ont le projet de partir pour Zagreb, lieu d’un « possible » à leur histoire. Ils projettent de s’éloigner de cette campagne où l’hostilité gagne autour et contre eux. La guerre est proche, tout en donne la mesure : les camions militaires, les jeunes hommes en tenue et en position, les avertissements des anciens… Les parents des deux jeunes les accompagnent dans la tentative d’échapper au drame. Mais il est déjà trop tard pour ce couple.

Jelena est rattrapée, juste avant le départ pour la ville, par son frère. Alors que furieux, il la ramène au domicile familial, elle ouvre la portière et se laisse tomber. Tel un corps qui a perdu l’amarre de l’amour pour l’autre.

Ivan court à perdre haleine pour la rejoindre. Il ne peut franchir la frontière entre les deux villages. Face à ses ennemis armés qui lui barrent la voie vers Jelena, il répond avec la musique de sa trompette. Une balle fatale le fera taire.

La seconde histoire ouvre sur des plans de bâtiments, de maisons portant les stigmates du conflit qui vient de se terminer. Deux femmes, une mère et sa fille, rentrent chez elles. C’est un huis-clos tendu qui se joue entre les deux personnages. D’un côté, une mère qui entreprend de remettre sa maison en état, et par là-même, de se placer du côté du présent, du côté du vivant. Et Natasa, sa fille, qui ne veut rien oublier de la guerre et surtout pas la perte d’un frère cher tombé au front. Elle se nourrit de ressentiments, semble insensible au monde, dans une défense totale.

Dans ce couple assez infernal, la mère invite un tiers, Ante, jeune ouvrier qu’elle emploie pour de gros travaux de réparation. Mais il est l’ennemi d’avant.

Le spectateur se pose alors la question, ces deux-là vont-ils pouvoir faire couple ?

Une dispute après une sortie au lac vient rendre compte d’un impossible.

Les plaies sont encore trop vives pour que l’amour advienne. Le désir, la jouissance et l’acte sexuel oui. La scène précédant l’unique union des corps en devient le révélateur. Natasa, comme un jeu, une provocation, accompagne avec des ustensiles de cuisine les sons que Ante produit avec ses outils. Dans cette tentative de trouver un rythme ensemble, ils s’accordent.

La dernière histoire, c’est aujourd’hui. Plan sur le visage d’un jeune homme pensif. Luka fait route vers sa ville natale pour participer à une fête avec des amis. Il a la  » tête ailleurs « . Cet ailleurs, c’est une femme, Marija. Il l’a quittée pour partir faire ses études, et surtout, on le comprend à travers ce qui ne se dit pas lors d’une visite à ses parents, car cette relation était désapprouvée par tous du fait de leur différence ethnique. Mais un enfant est né de cette union. Il va la retrouver, elle consent à lui montrer l’enfant mais pas plus. Luka lui fait part de son désir d’être avec elle, Marija le met à la porte.

Il rejoint alors la fête. La musique est assourdissante, une jeune fille s’offre à lui mais il renonce à cette jouissance. Son désir et son choix d’amour ne le trompent plus. Au lever du jour, après une baignade salvatrice dans le lac, il prend à nouveau le chemin vers Marija.

Il attend longuement sur le pas de la porte, elle sort de la maison et le rejoint. Ils ne parlent pas, la séquence dure… Puis elle rentre dans la maison ; elle laisse la porte ouverte…

[1]  Zvizdan, (Soleil de plomb), The High Sun, 2015, réalisation et scénario : Dalibor Matanic, Bac Films.

[2]  Festival international de cinéma à Châlons-en-Champagne ; cf waronscreen.com

[3]  Le film, présenté en mai 2015 à Cannes, dans la catégorie Un certain Regard, a obtenu le prix du jury. Il est sélectionné comme entrée croate pour les Academy Awards qui détermineront en janvier prochain les cinq films à concourir pour l’oscar du meilleur film en langue étrangère.

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