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À propos du Diable probablement amoureux, Entretien avec Anaëlle Lebovits-Quenehen

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1728 vues

Dans Le Diable probablement amoureux, vous avez choisi de donner la parole à des acteurs. Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a intéressée dans le « faire couple » du point de vue de l’acteur ?

Ce qui m’a plu dans le fait d’interroger des acteurs et des actrices sur le couple en tant qu’il est ordonné par l’amour, c’est d’abord qu’on leur suppose un certain savoir sur la chose. Est-ce parce qu’ils prêtent leur marionnette à des personnages passionnés ? Quoi qu’il en soit, les couples des stars suscitent une telle curiosité sur ce point, qu’il m’a semblé amusant d’en partir pour tâcher d’aborder le réel du couple, c’est-à-dire l’impossible qui en fait le cœur, mais également la façon dont acteurs et actrices font face à cet impossible, en tiennent compte et composent avec lui, tant dans leur vie privée que dans leur art.

Si nous avons pu aborder la question du couple amoureux avec certains, il est vrai que dans les entretiens que j’ai menés, je me suis surtout intéressée aux différentes manières de faire couple dans le travail propre à l’acteur. La relation entre l’acteur et le metteur en scène ou le réalisateur m’a ainsi spécialement arrêtée. J’ai aussi cherché à saisir d’où venait la nécessité de jouer, pour chacun des acteurs rencontrés. Je ne peux évidemment les citer tous, mais Denis Podalydès a pu faire valoir sa jubilation du babil, de lalangue et la façon dont cette jouissance éminemment solitaire trouvait à se transcender dans le dialogue interprété. Il faisait ainsi clairement découler la possibilité même du couple de ce que nous appellerions la jouissance de l’Un et spécialement sous la forme de celle de lalangue.

Vous écrivez dans votre éditorial : « on n’aime pas aujourd’hui comme on aimait hier », pouvez-vous nous dire quelques mots sur ces manières contemporaines de « faire couple » ?

Il me semble que ce qui marque notre époque est un hiatus entre l’amour d’une part, et le désir et la jouissance, d’autre part. Ce hiatus, Freud en prenait déjà acte dans ses considérations sur le ravalement de la vie amoureuse lorsqu’il notait par exemple que certains hommes pouvaient chérir une femme, la mettre sur un piédestal et pour cela même avoir la plus grande difficulté à la désirer.

Mais ce qui marque le monde contemporain, et pour peu que nous puissions faire une généralité en la matière, c’est que le désir et la jouissance semblent aller de soi dans une certaine déconnection d’avec l’amour. Qu’on songe seulement à tous les sites de rencontres homo et hétéro qui vendent le désir et la jouissance sur le mode d’un bien de consommation quelconque. Ils vendent le « droit au but », font croire qu’il y a du rapport sexuel pour peu qu’on débarrasse la jouissance de l’amour. Et ils ont un succès phénoménal, momentanément au moins. Toujours dans le sens de cette disjonction amour-désir : un certain nombre de sujets se disent asexuels – ce qui ne les empêche pas d’avoir des partenaires amoureux sérieux auxquels ils sont d’une grande fidélité. Il y aurait bien d’autres points à relever, mais celui-ci me semble prépondérant.

Vous parlez de la version sacrificielle de l’amour à propos de laquelle vous écrivez : « l’amour peut se faire ravage, et faire signe tout autant que la haine, d’une passion de l’ignorance décidée ». C’est particulièrement d’actualité en 2015 ?

Au début du Séminaire XX, Encore, Lacan note que « les sentiments sont toujours réciproques »[1]. Non pas qu’il suffise d’aimer pour être aimé, mais que l’amour porte à s’assurer d’une certaine réciprocité. Pour cela, tout est bon, y compris le sacrifice du désir et ce jusqu’au ravage dans certains cas. Quand ils font fi du réel du non-rapport sexuel, l’amour et la haine sont deux passions de même nature. Lacan peut d’ailleurs les renvoyer dos-à-dos et faire de la haine le prolongement d’un certain type d’amour[2].

L’amour donc, en tant qu’il exige les signes de cette réciprocité, quel qu’en soit parfois le prix, peut bien avoir des accents kamikazes. Et sans doute les kamikazes pourraient-ils justifier la sombre jouissance qui les habite par l’amour qu’ils portent à Dieu et par la nécessité de s’assurer de sa réciprocité par la haine qu’ils portent à certains hommes en particulier. Faire Un avec un Autre, à fortiori avec un Dieu féroce et obscène peut être le programme d’une vie jusqu’à la mort. Plus l’Autre avec lequel on s’accoquine est puissant, et plus aisément oublie-t-on sans doute, dans son commerce, l’Un d’existence qui nous marque et nous condamne à une solitude irrémédiable quoi qu’habitée par l’Altérité la plus radicale qui soit, mais plus on est aussi captif de sa jouissance. Une analyse est faite pour passer de l’abord de l’être à l’abord de l’existence en ce point où l’amour se rencontre moins vrai, c’est-à-dire moins menteur. C’est depuis ce point, je crois, que l’amour peut accéder à une nouvelle dignité.

Propos recueillis par Daphné Leimann

[1] Lebovits-Quenehen A., « Editorial », Le Diable probablement, n°10, Paris, Verdier, 2013, p.10-11

[2] Ibid., p. 133.

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