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À nous deux maintenant !, par Philippe Hellebois

Auteur : 28/06/2015 0 comments 875 vues

Couple balzacien, couple pulsionnel

Depuis le sommet de l’aristocratie jusqu’aux bas-fonds de la plèbe, tous les acteurs de sa Comédie sont plus âpres à la vie, plus actifs et rusés dans la lutte, plus patients dans le malheur, plus goulus dans la jouissance, plus angéliques dans le dévouement, que la comédie du vrai monde ne nous le montre. Bref, chacun, chez Balzac, même les portières a du génie. Toutes les âmes sont des armes chargée de volonté jusqu’à la gueule. Baudelaire[1]

Visionnaire, inspiré, voire illuminé, Balzac était sans doute un peu tout cela pour forger dans sa Comédie humaine une telle théorie du monde de son temps qu’un critique put dire que le XIX ème siècle français était son invention. Son principe – l’homme n’obéit plus à Dieu, au père ou à un maître quelconque, mais seulement à la volonté de jouir – justifie aussi que Balzac soit devenu pour nous un auteur quasiment obligatoire.[2] Lire la Comédie fait d’ailleurs surgir la même question que le paysage aperçu au sommet du campanile de Sienne quand on se demande s’il n’a pas été dessiné par les peintres de la Renaissance. Question fondamentale à laquelle Lacan répondit en remarquant que les classiques se reconnaissent au fait de donner forme intelligible à nos sentiments.

Les deux derniers romans de la Comédie humaine, La Cousine Bette et Le Cousin Pons, poussent cette théorie à la limite en campant des personnages mus exclusivement par la pulsion. L’exemple le plus célèbre en est le général Hulot, véritable baiseur compulsif dont Victor Hugo aurait été le glorieux modèle. La Cousine Bette montre comment le couple qu’il forme avec la douce Adeline en est progressivement détruit.

Le Cousin Pons donne à la pulsion une autre forme dans laquelle les femmes occupent apparemment moins de place. Le couple est ici impossible dès le départ. Musicien, ancien prix de Rome mais passé de mode, Pons est posé comme beaucoup trop laid pour plaire à une femme, ce qui n’est pas si grave puisqu’il se trouve d’autres satisfactions. La première est celle de la collection d’objets d’art prestigieux mais achetés pour trois fois rien, ce que Balzac, contaminé par le même virus, appelle le Bric-à-Brac : « […] aucun ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu’on pose à l’âme en se donnant une manie […] Une manie c’est le plaisir passé à l’état d’idée !»[3] L’idée n’allant pas sans un corps, le bonhomme Pons complétait cette passion par une autre, celle de la gourmandise, devenue sous l’Empire un luxe répandu, le bourgeois affectionnant de jouer à la royauté – la Physiologie du goût de Brillat-Savarin est de 1826. De tenir au corps, cette satisfaction semble d’autant plus impérieuse : « On n’a jamais peint les exigences de la Gueule, elles échappent à la critique littéraire par la nécessité de vivre ; mais on ne se figure pas le nombre des gens que la Table a ruinés. La Table est, à Paris, sous ce rapport, l’émule de la courtisane ; c’est d’ailleurs, la Recette dont celle-ci est la Dépense. » [4] La volupté se fichant de la différence des sexes, elle se sustente de ce qu’elle trouve : « La gourmandise, le péché des moines vertueux, lui tendit les bras ; il s’y précipita comme il s’était précipité dans l’adoration des œuvres d’art et dans son culte pour la musique. La bonne chère et le Bric-à-Brac furent pour lui la monnaie d’une femme […] »[5]

Célibat n’étant pas solitude, Pons trouva une autre compagnie que celle d’une femme et fit couple avec un homme, mais sur le modèle de l’amitié, précise encore Balzac, puisque son modèle en est la fable « Les deux amis » de La Fontaine : « Ce vieillard de naissance trouva dans l’amitié un soutien pour la vie, il contracta le seul mariage que la société lui permit de faire, il épousa un homme, un vieillard, un musicien comme lui. »[6] Las, on ne se débarrasse pas de la femme comme ça et nos deux compères auront à l’affronter autrement. Ils en seront les victimes puisqu’ils seront dépouillés par l’alliance improbable de leur portière (celle à qui Baudelaire trouve sans doute du génie !) et d’une cousine de Pons, femme de magistrat et mère de famille. Toutes deux savent ce qu’elles veulent – en l’occurrence l’argent, l’une pour sortir de sa condition, l’autre pour marier sa fille – le veulent jusqu’au bout, et arrivent à leurs fins sans autres délais que les obstacles qu’il leur a fallu franchir. Elles ne témoignent d’aucunes vacillations, et prouvent à ceux qui en douteraient encore que la volonté ne se dit qu’au féminin. Ce sont elles, les véritables armes chargées de volonté jusqu’à la gueule. Dans le monde de Balzac, il en faut, et c’est à ce genre d’âmes qu’allaient indéniablement sa sympathie. Rastignac, resté célèbre par le défi qu’il lança à la ruche parisienne en sortant du cimetière où l’on venait d’enterrer le père Goriot, – « À nous deux maintenant ! » – n’eût du reste rien de plus pressé que d’aller dîner chez sa maîtresse, Mme de Nucingen, fille du défunt, grâce

[1]

[1] « Théophile Gauthier », Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 502.

[2]

[2]  Miller, J.-A., (dir), La psychanalyse au miroir de Balzac, Paris, ECF, Navarin, 2006.

[3]

[3] Balzac, Le Cousin Pons, Paris, Garnier-Flammarion, 1993, p. 62-63.

[4]

[4] Ibid., p. 64.

[5]

[5] Ibid., p. 67.

[6]

[6] Ibid., p. 68.

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