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A mood for love, par Nathalie Charraud

Auteur : 13/09/2015 0 comments 954 vues

Trois films chinois où lire les expressions du désir

La jeunesse chinoise est-elle vraiment à ce point prise entre une tradition qui veut que l’on se marie pour prouver sa piété filiale, et un souci financier qui fait prévaloir le contrat juteux à la question du désir qui resterait tout à fait voilé ?

La littérature et le cinéma apportent me semble-t-il un autre éclairage à ce constat résolument sociologique et économique.

Le récent festival du cinéma chinois qui s’est déroulé à Paris puis dans quelques villes de province nous a proposé par exemple le dernier film de la star Xu Jinglei Somewhere only we know, adapté d’un roman de Wang Shuo, qui raconte la naissance d’un amour entre une jeune femme récemment arrivée de Chine à Prague et d’un jeune homme, père célibataire qui vit avec sa mère et sa petite fille, amour qui entre en résonnance avec l’histoire d’un autre amour, celui de la grand-mère de la jeune femme pour un médecin praguois peu après la dernière guerre.

Le contexte de l’après-guerre rendra impossible la réalisation d’un départ rêvé vers une Chine idéalisée par le médecin : sa femme, qu’il pensait morte en déportation, est retrouvée amnésique dans un hôpital. Il ne songe pas à échapper à son passé et renonce au départ.

Puis, surgiront la fermeture aussi bien de la Tchéquie que de la Chine, ce qui n’est pas explicité dans le film, mais qui, en filigrane, explique que les deux amants ne pourront plus jamais se donner de nouvelles après le retour de la grand-mère en Chine, (jouée de façon exquise par Xu Jinlei elle-même), où elle élèvera celle qui est considérée selon les usages de filiation chinoise comme sa petite fille.

Cette dernière, au XXIè siècle, rencontre donc ce jeune Chinois hors-norme, qui vit à Prague avec une mère folle et une enfant qu’il a eue avec une jeune européenne de passage qui lui a laissé l’enfant. Il s’attache à cette jeune femme sensiblement plus âgée que lui. Quelque chose est à inventer dans ce couple où le désir s’appuie sur une certaine transmission.

Tout autre est le parcours sentimental et professionnel d’un groupe de cinq étudiants dans le film Fleet of time de Zhang Yibai. Adaptation d’un roman populaire de Jiu Yehui, adapté également en série télévisée, le film a connu un succès immense en 2014.

Plus réaliste que le précédent, il joue de flashbacks à l’occasion du mariage de l’un d’entre eux en 2014, mariage qui obéit à tous les stéréotypes du potlach nuptial chinois. Caméra au poignet, une jeune femme convoquée pour immortaliser l’événement, interroge les protagonistes sur leur passé, sur leurs amours, les couples qu’ils avaient formés au lycée, puis à l’université, les raisons des séparations… Elle veut tout savoir et les poursuit de sa recherche de vérité sur leurs désirs, où les préceptes confucéens semblent tout à fait absents. Un hommage au cinéma en tant que révélateur possible de vérité.

Le film plus ancien Une jeunesse chinoise de Lou Ye met également en scène un groupe d’étudiants et leurs histoires amoureuses, avant et après les événements de 1989 place Tien An men.

L’héroïne Yu Hong découvre les ressources infinies de la jouissance féminine. Dans son journal elle note : « Il y a quelque chose qui surgit comme le vent un soir d’été. Impossible de s’en défendre ni de la contrôler. Elle nous suit comme une ombre, on ne peut s’en défaire. J’ignore ce que c’est, je ne peux que l’appeler « amour ». »

Le lien entre jouissance et écriture est clairement montré dans ce film à travers l’évocation constante du journal de la jeune fille. Ce journal soutient Yu Hong dans ce qui est exploration de sa jouissance, lui permettant de mettre des mots, sinon des paroles difficiles à faire entendre à ses partenaires, à son savoir. Les petits bouts de savoir sur le réel de la jouissance féminine qu’offre ce film nous confirme que la Chine est certainement le plus lacanien des pays d’Asie.

Ces œuvres, parmi beaucoup d’autres qui explorent les expressions du désir, démontrent ce que la psychanalyse peut offrir en Chine aujourd’hui : un lieu où pouvoir tout dire, bien dire, à quelqu’un qui vous écoute, ce dont les jeunes Chinois sont à la recherche, au-delà de l’angoisse de devoir se marier à tout prix !

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