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À bon chat bon rat, par Nathalie Georges-Lambrichs

Auteur : 12/09/2015 0 comments 793 vues

Evocation de « l’intimité perdue » avec l’animal.

Dans son livre intitulé Le versant animal [1] Jean-Christophe Bailly évoque « l’intimité perdue » [2] avec l’animal. « L’homme se déduit de son inquiétude ou de son hypocrisie envers ces autres vivants qui sont là comme lui et autrement que lui sur terre » [3], dit-il encore, et il cite Plotin : « toute vie est une pensée, mais une pensée plus ou moins obscure, comme la vie elle-même » [4].

Les phobies érigent en totem toutes sortes d’animaux un par un, que le sujet phobique n’a pas forcément l’occasion de rencontrer dans sa vie. Chiens et chats, souris et rats sont les martyrs de la recherche scientifique. Ils participent aussi de scénarios pervers saisissants.

« L’animal adhère plus intensément que l’homme au corporel. Sans écart et sans reste, son être est lié à son apparence physique », écrit Jean-Baptiste Para à propos de l’œuvre de Gilles Aillaud [5] :

L’animal est comme un pays

Il ne se déplace pas hors de chez lui

Portrait de Kafka avec chien

Le chien est biface : dhommestique, il incarne la faille qui sépare les maîtres – Thomas Mann en est le paradigme – de ceux en qui le réglage de la distance avec l’animal défaille, que Kafka incarne, Bobrowski se tenant dans son ombre[6]. J. Ch. Bailly s’est attardé dans son livre sur une photographie de Kafka, « jeune et rayonnant » aux côtés « d’un grand chien […] flou, présence moirée où l’on devine pourtant les deux yeux ». Une extraordinaire puissance en réserve semble sourdre, dit-il, du point où la main de Kafka « tient sans vraiment la serrer l’oreille du chien » [7].

Moby Dick du désert

Dans Une Passion dans le désert, Balzac avait poussé loin la métaphore. Un homme s’est perdu dans le désert, seul. Une panthère surgit. Rassasiée, affectueuse, elle lui livre sa fourrure, son corps, sa beauté absolue. Mais voilà qu’au petit matin il s’effare. Les charmes dispensés la nuit peuvent-ils être autre chose qu’une ruse pour faire de lui une proie confiante ? Il prend donc les devants et frappe à mort sur-le-champ la merveille assoupie encore ignorante de sa faim certaine. À lui la jouissance des regrets éternels !

Et les psychanalystes ?

Freud l’écrit, dans sa correspondance. L’amour qu’il avait pour ses enfants se reporta, une fois ceux-ci partis, sur les chows-chows ; et quoi de plus « naturel » ? Il fit don de certains petits, à la princesse Marie notamment, et à quelques autres.

Quant à Lacan, voici ce qu’il dit en 1969 à Vincennes, comme un chien passait sur l’estrade qu’il occupait : « Je parlerai de mon égérie qui est de cette sorte. C’est la seule personne que je connaisse qui sache ce qu’elle parle – je ne dis pas ce qu’elle dit – car ce n’est pas qu’elle ne dise rien : elle ne le dit pas en paroles. Elle dit quelque chose quand elle a de l’angoisse […] Elle s’appelle Justine. […] C’est ma chienne […] la seule chose qui lui manque par rapport à celui qui se promène, c’est de n’être pas allée à l’Université. »

On s’y alphabêtisait déjà en ce temps-là.

[1]                Bailly J.-Ch., Le versant animal, Paris, Bayard, 2007.

[2]                Ibid., p. 22.

[3]                Ibid., p. 27-28.

[4]                Ibid., p. 7 & 112.

[5]                Para J.-B., « Une peinture qui se peint elle-même’, Europe, Paris, mai 2015, p. 321.

[6]                Cambon F., « Ellipse et radotage ». L’auteur introduit dans ce texte inédit la traduction de Maüse, « des souris », mot qui joue en allemand sur celui de Moïse, comme les souris en l’absence du chat qui n’est jamais très loin.

[7]                Ibid., p. 80-81.

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